Je vais vous parler d'un outil dont on entend rarement parler dans les bouquins de conception électronique — ou plutôt, dont on parle souvent avec une légère condescendance dans certains milieux. KiCad. Le logiciel EDA open source que tout le monde connaît, que certains utilisent le week-end pour leurs projets perso, et que nous, chez Codium, on utilise tous les jours pour concevoir des cartes qui finissent dans des produits industriels. Des vraies. Celles qui tournent dans des usines.
Je vais vous expliquer pourquoi on rigole quand on nous regarde de travers à ce sujet.
L'héritage KiCad chez Codium
On utilise KiCad depuis le début de Codium. C'est même avant Codium, en fait — c'est l'ancien patron qui l'utilisait déjà, et quand la boîte s'est montée, ça n'a jamais été remis en question. On est partis avec KiCad, on a grandi avec KiCad.
Bon, je vais être honnête : dans les premières versions, il fallait vraiment le vouloir. L'ergonomie était... disons, particulière. Des raccourcis claviers pas intuitifs, une interface qui datait un peu, pas de visualisation 3D digne de ce nom. On faisait avec. On avait nos habitudes, et ça tournait.
Depuis, KiCad a subi une transformation assez spectaculaire. La version 5 a apporté la 3D sérieuse. La 6 a refait l'interface de zéro ou presque. Les versions récentes ont un routeur interactif push-and-shove, du routage différentiel avec accord de longueurs, une gestion de librairies propre. Aujourd'hui c'est une bombe — et pas un gadget pour maker du dimanche.
"Ah, vous utilisez KiCad..."
Ce ton-là, je le connais bien. On le prend parfois à des conférences, chez des clients, en discutant avec d'autres ingénieurs. Il y a une sorte de hiérarchie tacite dans le monde EDA : en haut du panthéon, Altium Designer, Cadence Allegro, OrCAD. En dessous, tout le reste. Et tout en bas, avec les hobbyistes et les projets universitaires — KiCad.
Je vais être direct : je ne connais pas vraiment Altium, ni OrCAD, ni Cadence. Je ne les utilise pas, donc je ne vais pas prétendre les comparer techniquement. Ce serait malhonnête. Ce que je connais, par contre, c'est leur modèle commercial. Et là, j'ai des choses à dire.
Le problème des licences au poste
Ces outils fonctionnent sur un modèle de licences rigides, souvent au poste, avec des coûts d'entrée significatifs. Une licence Altium, ça se chiffre en milliers d'euros par an et par utilisateur. Cadence, c'est une autre planète de complexité tarifaire. OrCAD, pareil.
Résultat : les boîtes qui les achètent font un investissement lourd, et elles l'amortissent sur des années — souvent 10 à 15 ans. Elles ne mettent pas à jour. Elles utilisent la même version jusqu'à ce que Windows ne la supporte plus, ou jusqu'à ce que le contrat de maintenance expire. Et là, elles prennent 15 ans d'évolution dans la face d'un coup. Formation, nouvelles interfaces, nouveaux formats de fichiers, nouveau flux. C'est un saut du passé que personne n'aime faire.
On reçoit les fichiers source, on ouvre l'archive — "Ah c'est des fichiers OrCAD de 2012 !?" — "Bah vous inquiétez pas, on a le module d'import sous KiCad :)"
Situation vécue, plus d'une foisEt le module d'import, il tourne. Les schémas s'ouvrent, les netlist se récupèrent, on reprend le travail. Pas de drama. Pendant ce temps, les détenteurs du fichier original galèrent à retrouver une version compatible de leur logiciel propriétaire.
Le logiciel ne fait pas le routeur derrière
L'autre chose qu'on voit régulièrement, c'est des cartes conçues avec des outils haut de gamme... qui ne ressemblent pas à grand chose. L'outil EDA, aussi cher soit-il, ne compense pas les mauvaises décisions de conception. Ce n'est ni la faute d'Altium ni celle de KiCad — c'est juste la réalité.
On reçoit un projet à reprendre. On ouvre le fichier. On voit le routage. "Oh la gueule de cette carte... elle a été faite avec Altium... le logiciel fait pas le routeur derrière."
Retour d'atelier, plusieurs foisCe qui compte, c'est ce que fait l'ingénieur avec l'outil. Et KiCad, entre les mains de quelqu'un qui sait s'en servir, produit exactement la même qualité de carte que n'importe quel autre logiciel.
Ce que KiCad apporte vraiment
Toutes les fonctionnalités nécessaires
Le périmètre fonctionnel de KiCad en 2025-2026 couvre tout ce dont on a besoin pour concevoir des cartes électroniques professionnelles :
- Éditeur schématique complet, hiérarchique, avec gestion des BOM et des netlist.
- Éditeur PCB avec routeur push-and-shove, routage différentiel, accord de longueurs, règles DRC personnalisables.
- Visualisation 3D intégrée et honnêtement impressionnante — utile pour les vérifications mécaniques avant de commander les CI.
- Gestion de librairies structurée, avec une librairie officielle communautaire massive.
- Exports dossiers de fabrication : Gerber, Excellon, Pick & Place, BOM — parfaitement compatibles avec les exigences des câbleurs. On l'a éprouvé chez nous et chez d'autres. Aucun retour négatif lié au format des fichiers.
Gratuit, vraiment
Open source, donc gratuit. Ce point est bien plus stratégique qu'il n'y paraît. Un stagiaire qui arrive — il télécharge KiCad, il l'installe, il est opérationnel sur nos projets. Pas de demande de licence, pas de poste dédié, pas de délai administratif. Un nouveau collaborateur — même chose. Un client qui veut accéder aux fichiers source de sa carte pour les archiver ou les reprendre en interne — même chose. Il télécharge, il ouvre, point.
Ce type de friction, ça a l'air anodin jusqu'au jour où vous en avez besoin et qu'elle n'existe pas. C'est un confort discret mais réel.
Open source = moddable : notre flow industriel digitalisé
C'est probablement la raison la plus importante pour laquelle on ne changera pas d'outil de sitôt. KiCad expose une API Python et une architecture de plugins propre. On a construit dessus.
Aujourd'hui, notre flow de production est entièrement digitalisé depuis KiCad. Je veux dire entièrement — pas "on exporte un CSV qu'on met dans Excel et qu'on recolle à la main quelque part". Zéro fichier Excel dans la boucle.
- KiCad est connecté à notre ERP.
- La BOM générée depuis KiCad alimente directement les ordres d'achat et les stocks.
- Les fichiers Pick & Place sont envoyés à la machine de pose automatiquement, dans le bon format, avec la bonne nomenclature.
- Le dossier de fabrication complet est généré en un clic — Gerber, perçage, BOM câbleur, fichier P&P.
- Le suivi de production, le contrôle, le banc de test, l'expédition — tout est lié.
Ce flow, on l'a construit parce qu'on avait un outil qu'on pouvait ouvrir et modifier. Les modules de connexion qu'on a développés, une partie est disponible pour la communauté. Parce que c'est comme ça que fonctionne l'open source, et on pense que c'est la bonne approche.
Un peu d'histoire — parce que ça aide à comprendre où on en est
KiCad n'est pas sorti de nulle part. Et son évolution vers un outil industriel crédible n'est pas le fruit du hasard — elle a eu un catalyseur précis, qui s'appelle le CERN.
Histoire de KiCad
- 1992 Création par Jean-Pierre Charras, alors enseignant à l'IUT de Grenoble. Un projet perso qui devient un outil EDA complet distribué librement.
- 2011 Décision au CERN de rejoindre activement le développement de KiCad. La section BE-CO-HT (Beam Controls, Hardware & Timing) a besoin d'un outil EDA open source robuste pour ses propres conceptions. KiCad est choisi.
- 2013 Contributions techniques majeures du CERN : refactorisation profonde de l'architecture interne, introduction du routeur interactif push-and-shove, routage différentiel et accord de longueurs. Ce sont des fonctionnalités professionnelles de premier plan — celles qui manquaient le plus.
- 2015 — KiCad 4.0.0 Première version majeure intégrant les contributions CERN. KiCad entre dans une nouvelle catégorie. Les premières boîtes sérieuses commencent à le considérer autrement.
- 2018 — KiCad 5.0.0 Visualisation 3D améliorée, meilleure gestion des librairies, stabilisation générale. L'outil commence à ressembler à quelque chose de vraiment solide.
- 2021 — KiCad 6.0 Refonte complète de l'interface utilisateur. Nouveau moteur de rendu. Gestion des règles de conception (DRC) fortement améliorée. C'est la version qui a convaincu beaucoup de professionnels encore sceptiques.
- 2025 — 2026 Standard open source de référence dans l'industrie électronique. Outil d'enseignement dans les écoles d'ingénieurs. Alternative professionnelle crédible — et de plus en plus, alternative tout court.
Ce que le CERN a apporté est concret et mesurable : le routeur push-and-shove, le routage différentiel avec accord de longueurs, une refactorisation en profondeur de l'architecture interne, et du soutien financier continu. Sans ça, KiCad serait probablement resté un outil sympa pour les hobbyistes. Avec ça, il est devenu autre chose.
"Un logiciel EDA conçu et utilisé pour les besoins internes du CERN — ça ne cible pas les projets de week-end."
— Thomas, CodiumAlors non, c'est pas pour bricoler
Entre mon ancienne boîte et Codium, c'est des centaines de cartes électroniques professionnelles conçues sous KiCad. Des cartes qui sont allées chez des câbleurs en France et en Europe. Des centaines de milliers de cartes produites — chez nous, chez d'autres — sans que le format des fichiers ne pose le moindre problème.
Des cartes de contrôle industriel. Des cartes de communication. Des cartes embarquées. Des cartes avec des contraintes RF, des contraintes thermiques, des contraintes d'isolation. Pas des lampes clignotantes sur breadboard.
KiCad, c'est l'outil sur lequel Codium a été bâti. Pas juste pour le bureau d'études — pour tout l'outil de production industriel autour. L'ERP, les machines, les bancs de test : tout tourne autour des données qui sortent de KiCad. C'est l'épine dorsale du flow.
Et il ne dépend pas d'une grosse boîte qui peut décider demain de changer son modèle de licence, d'être rachetée, ou d'arrêter le support d'une version. Il dépend d'une communauté mondiale, de contributeurs qui ont des besoins réels — dont le CERN, qui est un argument difficile à contester.
Alors quand on sous-entend que KiCad c'est pour les bricoleurs — on rigole. Et pendant ce temps-là, on conçoit des cartes, et on les fabrique. Avec KiCad.
Le projet est là si vous voulez y jeter un œil : kicad.org.
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